Revue de presse Grand Mâchon

Grand Mâchon festif à la Croix Rousse

Sur l’esplanade de la Croix-Rousse, venez redécouvrir les produits de la gastronomie lyonnaise. Avis aux gourmands…

Le Grand Mâchon propose de remettre à l’honneur les spécialités culinaires de Lyon. Cet événement, parrainé par les Toques Blanches, démarre par un mâchon, monument de la tradition lyonnaise : un copieux repas servi très tôt le matin dans des bouchons et préparé par les  » mères  » lyonnaises.

Les plus gourmands pourront ainsi dégusté les préparations de Serge Bertrand (Chef au restaurant l’olympique) le tout arrosé de crus du beaujolais ou de Coteaux du lyonnais. Mais l’idée de l’événement, c’est de permettre, surtout aux plus jeunes, de découvrir des produits qui ont fait la renommée de Lyon par de nombreuses dégustations qui auront lieu toute la journée.

Les convives pourront tour à tour goûter pieds de veau, museau, tripes, andouillettes (Maison Ravier et Trouillet), quenelles (restaurant du Soleil), cervelle de canuts, saucisson cuit (maison Jolivet) mais aussi des macarons de chez Bouillet.

Buvette, stand de dégustation, démonstrations culinaires, nappe à carreaux, accordéoniste, jeux… c’est l’ambiance conviviale des bouchons qui sera recréée sur la toute nouvelle esplanade de la Croix-Rousse. A ne pas manquer.

Entrée gratuite et ambiance musicale contemporaine.
A l’ Esplanade du Gros Caillou – Métro Croix-Rousse

Article paru dans le Tribune de Lyon

Le breakfast à la Lyonnaise

Quand d’anciens Lyonnais en parlent à de nouveaux arrivants, ces derniers pensent soit à un poisson d’avril, soit à quitter la ville. c’est un rituel discret qui ne demande qu’à être partagé. Vous pourrez vous en faire une idée sur pièce. à la Croix Rousse.

Cette chose étrange, parfois gélatineuse quand elle se manifeste sous la forme de tête de veau s’appelle le mâchon. Le principe consiste à manger et à boire de la cuisine costaud et des liquides vineux tandis que le reste de la France se nourrit de café et de croissants.

Ce breakfast à la Lyonnaise, aujourd’hui passé sous silence à cause des avancées de la diététique et d’horaires de travail plus humains qu’au temps des canuts, va faire un grand coming out.

Ce n’est pas seulement de la nostalgie, il y aura sur place de nombreux activistes bien vivants :

  • Restaurateurs des toques blanches Lyonnaises, francs-mâchons (club d’hommes) et leurs ennemies jurées Le mâchon des filles, pas sur de perdre à un duel de pots de côtes.
  • Au menu : De la charcuterie, du saucisson chaud au lentilles, de l’andouillette et des pommes de terre, de la tarte au sucre des vins du côteaux du Lyonnais, des jeux pour les enfants, de l’accordéon.

Méfiez-vous, ce qui semblait ringard hier, redevient tendance.

Article pour les lyonnais

Mâchons ensemble

C est bien connu, pour être en forme tout en gardant la ligne, le petit déjeuner doit être le plus copieux des trois repas journaliers. Les lyonnais, très soucieux des questions de santé, ont très bien intégré ce conseil nutritionnel. Et oui, le mâchon, ce repas traditionnellement servit tôt le matin dans les bouchons du coin est bien lyonnais. Mais attention, que cela soit bien clair, on ne parle pas ici d’une tartinette de pâte chocolatée trempée délicatement dans un bol de thé. Non, nous traitons bel et bien de gastronomie. Cochonnaille, beaujolais et convivialité, c’est ça un instant mâchon !
Vous n’avez jamais « mâchonné » ? Rien n’est perdu, bien au contraire. Il vous suffit de vous rendre samedi 25 avril sur l’esplanade du Gros Cailloux.

C’est sur l’initiative de passionnés, et sous le parrainage des chefs des Toques Blanches (rien que ça), que vous êtes invités à découvrir ou redécouvrir la gastronomie lyonnaise.  Serge Bertrand, chef de l’Olympique vous propose un mâchon accompagné de grands crus (sur réservation*). Si vous avez du mal à vous lever ou que vous avez encore faim, pas de problème, venez profiter de l’enceinte de dégustation. Au menu ; tripes, andouillettes, pieds de veau, saucisson cuit, cervelle de canuts… et bien d’autres spécialités, le tout préparé par les plus grandes maisons et les meilleurs cuisiniers lyonnais.
Pour couronner le tout, vous dégusterez charcuterie et vins dans un décor et une ambiance musicale typique, se sera alors le moment de se rappeler les mots de Monsieur Frédéric Dard évoquant le mâchon : « Lorsque le premier café a chassé le dernier sommeil et que l’avant -premier vin blanc a aiguisé le nouvel appétit, le corps et l’âme pleinement disponibles sont en idéal état de “mange”. C’est l’instant du plat cuisiné, du vin fruité, de l’amitié que nulle fatigue n’affaiblit. L’heure où l’on boit doucement pour faire naître la soif sans gâcher la faim. ». Ça ne s’invente pas.

Pour celles et ceux qui ne s‘autorisent aucune entorse dans leur régime spécial été, un espace de jeu sera installé à la disposition des enfants. Quand aux parents, ils pourront profiter de démonstrations de cuisines présentées par les chefs des Toques Blanches. Pour les rendre acteur de la fête, un quizz sur la gastronomie lyonnaise sera distribué aux visiteurs, ils devront à la manière d’enquêteurs, aller à la rencontre des organisateurs pour en tirer de précieuses informations. Alors comme le disait ma grand-mère,  entre une fenotte et un bon mâchon, n’hésite pas, n’hésite pas.

Article paru dans La ficelle

L’association La part du lyon en partenariat avec la ficelle réunit les deux piliers de la culture Lyonnaise à l’occasion d’une soirée qui associe cinéma et gastronomie.

Gourmandes, gourmands, il n’y a que la ripaille qui vous aille? Vous êtes gastronomes et cinéphiles, ouvrez grand les yeux et aiguisez vos papilles.A la Maisons des associations, l’association La part du Lyon et Bring to light vous invitent à la première édition de sa grande bouffe. Au menu de ce rendez-vous exclusif avec Bacchus et le 7e art : une cascade de délices cinématographique et bien sur gastronomiques. Dans une ambiance résolument axé sur la découverte, re-découverte, la rencontre et la convivialité, assistez à la surprenante projection d’un film dédié aux scènes cultes du cinéma épicurien (Les tontons flingueurs, L’aile ou la cuisse, Ratatouille, Le festin de Babette, Les milles et une recette d’un cuisinier amoureux, Sucré salé, Mondovino, Les temps modernes, Tempopo, 9 semaines et demi, Le chocolat etc….) en dégustant des trouvailles du cru. La part du Lyon est allée dénicher pour vous une sélection de vins de la vallée du Rhône et quelques découvertes des monts du Lyonnais.

Coté palais, c’est une avalanche de « Lyonnaiseries » qui seront en charge de satisfaire vos appétits. Mais rassurez-vous, si celle de Ferreri était mortelle, de cette grande bouffe là, vous sortirez bons vivants!

Rousseau par Madame de Genlis

Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon ; M. de Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un étrange petit billet de trois lignes qui me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment implacable. M. de Sauvigny vint mettre le comble à notre étonnement et à notre consternation en nous disant que Rousseau était véritablement furieux et qu’il protestait qu’il ne nous reverrait jamais. M. de Genlis, confondu qu’une attention si simple pût être si criminelle, demanda à M. de Sauvigny quelle raison Rousseau donnait à ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette idée était injurieuse, etc. M. de Genlis me dit que, puisque je n’étais point complice de son impertinence, Rousseau peut-être, en faveur de mon innocence, pourrait consentir à revenir. Nous l’aimions, et nos regrets étaient sincères. J’écrivis donc une assez longue lettre, que j’envoyai avec deux bouteilles présentées de ma part. Rousseau se laisse toucher ; il revint ; il eut beaucoup de grâce avec moi, mais il fut sec et glacial avec M. de Genlis, dont jusqu’alors il avait goûté l’esprit et la conversation, et jamais M. de Genlis n’a pas regagner entièrement ses bonnes grâces.

Deux mois après, M. de Sauvigny donna à la Comédie-Française une pièce intitulée Le Persifleur. Rousseau nous avait dit qu’il n’allait point aux spectacles et qu’il évitait avec soin de se montrer en public ; mais, comme il paraissait aimer beaucoup M. de Sauvigny, je le pressai de venir avec nous à la première représentation de cette pièce, et il y consentit, parce qu’on m’avait prêté une loge grillée près du théâtre, et dont l’escalier et le corridor d’entrée n’étaient pas ceux du public. Il fut convenu que je le mènerais à la comédie, et que, si la pièce avait du succès, nous sortirions avant la petite pièce, et nous reviendrons souper chez moi tous ensemble. Ce projet dérangeait un peu la vie ordinaire de Rousseau, mais il se prêta à cet arrangement avec toute la grâce imaginable. Le jour de la représentation, Rousseau se rendit chez moi un peu avant cinq heures, et nous partîmes avec lui. Quand nous fûmes dans la voiture, Rousseau me dit en souriant que j’étais bien parée pour rester dans une loge grillée. Je lui répondis sur le même ton que je m’étais parée pour lui. D’ailleurs cette parure consistait à être coiffée comme une jeune personne : j’avais des fleurs dans mes cheveux ; du reste j’étais mise très simplement. J’insiste sur ce petit détail, auquel la suite du récit donnera de l’importance. Nous arrivâmes à la comédie plus d’une demi-heure avant le commencement du spectacle. En entrant dans la loge, mon premier mouvement fut de baisser la grille ; Rousseau, sur-le-champ, s’y opposa fortement, en me disant qu’il était sûr que cette grille abattue me déplairait. Je lui protestai le contraire, en ajoutant que d’ailleurs c’était une chose convenue. Il répondit qu’il se placerait derrière moi, que je le cacherais parfaitement, et que c’était tout ce qu’il désirait. J’insistai de la meilleure foi du monde, mais Rousseau tenait parfaitement la grille et m’empêchait de la baisser. Pendant tous ces débats, nous étions debout ; notre loge, au premier rang, près de l’orchestre, donnait sur le parterre. Je craignis d’attirer les yeux sur nous ; je cédai, pour finir la discussion et je m’assis. Rousseau se plaça derrière moi. Au bout d’un moment je m’aperçus que Rousseau avançait la tête entre M. de Genlis et moi, de manière à être vu. Je l’en avertis avec simplicité. Un instant après il fit deux fois le même mouvement et fut aperçu et reconnu. J’entendis plusieurs personnes dire, en regardant notre loge : « C’est Rousseau !… » « Mon Dieu, lui dis-je, on vous a vu !’ Il me répondit sèchement : « Cela est impossible. » Cependant on répétait de proche en proche, dans le parterre : C’est Rousseau ! C’est Rousseau ! et tous les yeux se fixaient sur notre loge ; mais on s’en tint là. Ce petit murmure s’évanouit sans exciter d’applaudissements. L’orchestre fit entendre le premier coup d’archet ; on ne songea plus qu’au spectacle, et Rousseau fut oublié. Je venais de lui proposer encore de baisser la grille ; il me répondit d’un ton très aigre qu’il n’était plus temps. « Ce n’est pas ma faute », repris-je. « Non, sans doute », dit-il avec un sourire ironique et forcé. Cette réponse me blessa beaucoup ; elle était d’une extrême injustice. J’étais fort troublée, et, malgré mon peu d’expérience, j’entrevoyais assez clairement la vérité. Je me flattai pourtant que ce singulier mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer. On leva la toile ; le spectacle commençé. Je ne fus plus occupée que de la pièce, qui réussit complètement. On demanda l’auteur à plusieurs reprises ; enfin son succès n’eut rien de douteux.

Nous sortîmes de la loge ; Rousseau me donna la main ; sa figure était sombre à faire peur. Je lui dis que l’auteur devait être bien content et que nous allions passer une jolie soirée. Il ne répondit pas un mot. Arrivée à ma voiture, j’y montai. Ensuite M. de Genlis se mit derrière Rousseau pour le laisser passer après moi ; mais Rousseau, se retournant, lui dit qu’il ne viendrait pas avec nous. M. de Genlis et moi nous nous récriâmes là-dessus ; Rousseau, sans répliquer, fit la révérence, nous tourna le dos et disparut.

Le lendemain M. de Sauvigny, chargé par nous d’aller l’interroger sur cette incartade, fut étrangement surpris lorsque Rousseau lui dit, avec des yeux étincelants de colère, qu’il ne me reverrait de sa vie, parce que je ne l’avais mené à la comédie que pour le donner en spectacle, pour le faire voir en public comme on montre les bêtes sauvages à la foire. M. de Sauvigny répondit, d’après ce que je lui avais conté la veille, que j’avais voulu baisser la grille. Rousseau retint que je l’avais très faiblement offert, et que d’ailleurs ma brillante parure et le choix de la loge prouvaient assez que je n’avais jamais eu l’intention de me cacher. On eut beau lui répéter que ma parure n’avait rien de recherché, et qu’une loge prêtée n’était pas une loge de choix, rien ne put l’adoucir, ce récit me choqua tellement que, de mon côté, je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si injuste à mon égard. D’ailleurs il m’était prouvé qu’il n’y avait nulle espèce de sincérité dans ses plaintes. Le fait est que, dans l’espoir d’exciter une vive sensation, il avait voulu se montrer, et que son humeur n’était causée que par le dépit de n’avoir pas produit plus d’effet. Je ne l’ai jamais revu depuis.

Tiré des Mémoires de Mme de Genlis.

Rousseau réformateur et révolutionnaire malgré lui ?

« Un pareil homme, vivant avec la nature, y cherchant l’activité de l’esprit, le pain du cœur, l’oubli des misères sociales, ne peut être le réformateur outré et fiévreux qu’on s’imagine. À vouloir réformer le monde, refaire les gouvernements, bouleverser la société, il aurait fallu y penser sans cesse, et il les fuyait. – Ah ! certes, il y avait pourtant dans une pareille existence, continuée cinquante ans en plein XVIIIe siècle, un germe, un commencement de réforme politique et sociale. Il était impossible à Rousseau vivant en communion de cœur avec la nature et Dieu, la liberté et la joie, de ne pas protester contre l’existence misérable, factice et servile que les gouvernements faisaient aux hommes, privés de tout par la folie des uns et la frivolité des autres, et succombant sous l’excès d’un travail malsain. Il était impossible à Jean-Jacques, lorsqu’il observait les gouvernements et les sociétés avec son esprit de vie libre, de ne pas constater qu’ils ne reposaient plus sur leurs bases. Les joies, même les plus naïves, soulevaient dans son esprit de terribles questions politiques et sociales. Mais il semblait en redouter, en contenir l’explosion. Il sentait que le combat qu’il fallait livrer, allait bouleverser toute sa vie, et il hésitait, ou tout au moins il attendait. Et si je veux me figurer à cette époque cette pensée faite pour révolutionner le monde, qui le révolutionnera en effet, qui en a sans doute l’inquiet pressentiment, qui tâche de s’arrêter, de se fixer dans sa sérénité première, je la comparerai à ces beaux lacs de la Suisse que Rousseau a tant aimés : on dirait qu’ignorant, l’issue et la pente par où ils se précipitent en fleuves, ils s’enferment en eux-mêmes et que leur joie est de réfléchir les rivages verts et les nuées roses…

C’est ainsi que Jean-Jacques a été réformateur, révolutionnaire malgré lui, et que sa pensée a eu toute sa puissance. En effet, il n’apportait pas au monde les combinaisons arbitraires d’un cerveau inquiet, mais des conclusions naturelles, pleines de vie intérieure, très riches, interprétées par un esprit puissant. Lorsque les esprits entraient dans ses doctrines, qu’ils étaient entraînés par lui, au moment où ils pouvaient hésiter, résister, ils sentaient tout à coup que ses doctrines avaient pour arrière-fond la nature immense, joyeuse et libre. Le point de départ des idées sociales de Rousseau était l’amour du monde naturel ; il arrivait à une source délicieuse, cachée sous bois. En communiquant aux hommes ses joies, il communiquait sa doctrine. Il semblait qu’on ne pût revenir à la nature que par ses études. Danton disait dans sa prison, après les agitations furieuses de sa -vie révolutionnaire : « Que je voudrais voir des arbres ! ». Il y a là une contradiction bizarre que les épris des œuvres de Jean-Jacques n’avaient pas à redouter. Partout dans la doctrine du maître, circule la sève, pénètrent les senteurs des grands bois. Et les hommes qui retrouvaient à la fois la nature et la liberté, s’éprenaient pour l’âme que leur donnait cette révélation, de cette sorte d’adoration qui fut, dans la société vieillie, une grande force de transformation.

Rousseau a encore donné beaucoup d’autorité à ses idées, et notamment au commencement d’idée socialiste qui était en lui, par son désintéressement, son détachement personnel. Certes, il a eu de grands défauts, il a eu peut-être des vices ; mais dans sa longue vie de travaux, de pauvreté et de rêveries, s’il a connu l’orgueil, il n’a jamais connu l’envie. Or, s’il y avait eu seulement un peu d’envie dans le premier germe du socialisme français, ce socialisme eût été diminué et discrédité. — C’est Rousseau qui a dit, par une belle application d’une loi physique au monde moral : « l’eau n’agit jamais qu’au niveau de sa source » ; et si ses idées avaient eu leur source dans les bas-fonds de l’envie, elles se fussent depuis longtemps englouties dans la fange de leur origine.

Mais Rousseau, suivant le mot d’un homme d’esprit, n’était pas « un de ces philanthropes à pied pour qui la circulation des voitures était une injure personnelle ». Il plaignait beaucoup de riches, n’en jalousait aucun. Lui-même, dans un de ses Dialogues qui sont, avec ses Rêveries, comme son testament moral, dit qu’il a vécu dans un monde idéal où la lumière est plus belle, les sons plus éclatants et plus doux, les couleurs plus vives, les parfums plus exquis. Ce monde est le monde réel, savouré par des sens d’artiste. Pourquoi Rousseau vient-il apparaître, lui aussi, comme un privilégié du bonheur ? C’est pour écarter tout soupçon d’amertume, toute accusation d’envie et de méchanceté. « J’ai été heureux à ma façon, peut-il s’écrier ; ce n’est donc pas pour moi que je réclamais ». — Messieurs, il serait sacrilège de notre part de repousser l’appel de la justice, même lorsqu’il s’y mêlerait parfois l’âpre appel de là souffrance ; mais j’aime qu’il ne se soit pas glissé dans l’œuvre de Rousseau une seule goutte de fiel, un seul ferment de haine, et je voulais d’abord rétablir au profit de celui qui a lutté pour la justice ce premier titre d’honneur.

Mais ce désintéressement même contribuait à empêcher Rousseau de devenir je ne dis pas un homme d’action, mais un penseur d’action. Il regardait l’humanité, avec sa passion, mais avec sa raison, et il ne croyait guère à la possibilité d’obtenir les transformations profondes exigées par le droit. Chose étrange ! Cet homme, qui a agi si puissamment sur la Révolution, ne croyait pas au succès possible de cette Révolution. Dans la dédicace aux magistrats suisses, dans son discours sur l’inégalité, il écrit : « Les peuples, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s’en passer. S’ils tentent de secouer le joug, ils s’éloignent d’autant plus de la liberté que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séductions qui ne font qu’aggraver leurs chaînes . ». Bonaparte, Messieurs, est au bout de ces lignes. — À un autre point de vue, il reprend la même idée dans le contrat social : « La plupart des peuples ainsi que des hommes ne sont dociles que dans leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles en vieillissant. Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ». — Mais dans le même chapitre du Contrat social il ajoute ces paroles, qui sont une prévision nette, quoique farouche, de la Révolution : « Ce n’est pas que, comme quelques maladies bouleversent la tête des hommes et leur ôte le souvenir du passé, il ne se trouve quelquefois dans la durée des États dès époques violentes où les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les individus, où l’horreur du passé tient lieu d’oubli, et ou l’État, embrasé par les guerres civiles, renaît pour ainsi dire de sa cendre et reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. »

Dans ces grandes commotions nationales, même si elles sont des commotions

de liberté et de justice, Rousseau redoutait les dérèglements des passions mauvaises. Il déplorait dans les temps calmes les usurpations des riches, dans les temps troublés les brigandages des pauvres. Je ne suis pas sûr que pour cet homme concentré, fermé à certaines légèretés d’enthousiasme, la Révolution française n’eût pas été une nouvelle cause de désespoir. Il a, en termes catégoriques, condamné d’avance le régicide  : « le sang d’un homme a plus de prix que la liberté du genre humain ». — Vous voyez que Robespierre a bien fait, pour accomplir en paix son voyage à Ermenonville, d’attendre qu’il n’y eût plus qu’un tombeau… »

La féminité – égalité des sexes ?

Paradoxe vivant, la femme est à la fois du côté de la nature et de l’artifice, de la pudeur et de l’illimitation des désirs. C’est d’ailleurs à ce dernier titre qu’elle doit être dominée. Position étonnante de la part d’un partisan d’une République fondée sur des principes de liberté et d’égalité. La question de la femme constitue bel et bien un des plus intéressants foyers de tensions et de contradictions de la pensée rousseauiste, et plus largement de toute la philosophie politique moderne.

« Mais si je ne pouvais penser dans ma seule conscience, il me semblait également présomptueux de réfléchir cette différence comme si j’étais le premier à entamer ce projet. Je résolus donc d’entrelacer ces matériaux de l’expérience avec un texte qui me semblait fondateur, celui que Rousseau nous propose à la fin de l’Émile. Après quatre livres consacrés à Émile, le garçon, Rousseau y aborde la question de la femme, à travers Sophie, la compagne qui lui est promise car il n’est pas bon que l’homme soit seul.

Rousseau tente d’analyser le concept de nature féminine en se fondant sur la seule idée de Nature, pour éviter de tomber sous le joug des préjugés, des idées reçues et des déterminations culturelles. A ce titre, son texte m’intéresse, même s’il contient quelques formulations qui sont aujourd’hui considérées comme « inacceptables » — ce qui ne veut pas dire « fausses ».

Je n’ai voulu ni prendre une distance critique, ni écrire un commentaire. J’ai essayé d’assimiler le développement de Rousseau à mon écriture même, d’inclure son souci de la différence naturelle à mes expériences diverses. C’est pourquoi on ne trouvera pas ici de références ni de citations détachées. Par reconnaissance, et pour la reconnaissance, les phrases directement issues du texte de Rousseau sont données en italiques.

Je ne « lâche » le texte de Rousseau que dans les demi moments où je pense qu’il abandonne lui-même — mais malgré lui — son projet initial, c’est-à-dire quand il imagine qu’il est à la fois nécessaire qu’une femme n’ait pas de métier et vive sous l’autorité d’une religion.

Au terme, toujours provisoire, de ces réécritures, j’a donc pris le parti d’un commencement qui s’ancre dans deux approches enchevêtrées : les expériences de mon existence — désir, amour, paternité — et un texte de Rousseau. Je dois ajouter un troisième principe qui me semble inévitable pour de multiples raisons : la différence ne se développe bien qu’à partir de la femme tant la figure masculine a, depuis des siècles, prévalu dans les représentations et le concept même de l’Humanité.

J’espère avoir, par ces principes, acquis une sérénité et une liberté qui sont difficiles à obtenir quand on essaye de penser la différence entre l’homme et la femme. Mais je serais encore tenté de développer cent arguments pour prévenir des accusations futures, comme aimait à le faire Jean-Jacques, tant il est vrai qu’il faut aujourd’hui prendre bien plus de précautions dans ce qu’on dit des femmes qu’avec les femmes elles-mêmes… »

Rencontres à la fondation Berliet

THÈME : L’automobile, liberté ou aliénation, quel avenir ?

Intervenants :
Jean-Jacques Wunenburger, agrégé de philosophie et docteur ès lettres, est professeur de philosophie à l’université Jean Moulin de Lyon3; il est doyen de la faculté, il est également membre du centre d’études des systèmes et directeur associé du centre de recherches G. Bachelard sur l’imaginaire et la rationalité de l’université de Bourgogne.

Jean-Philippe Pierron, agrégé et docteur en philosophie, est maitre de conférences (specialité « éthique et droit ») à la faculté de philosophie de l’université Jean Moulin de lyon3, il est membre du Comité Régional d’Ethique de Bourgogne.
Paul Piemontese, directeur des affaires internationales. En France,il prend successivement la direction de la succursale Renault VI de Lyon et celle de la Direction Régionale Rhône-Alpes Auvergne, il a intègré la fondation Berliet début 2010 comme conseiller du président.
Gilles Vesco, Le Grand Lyon, vice-président Mobilité urbaine.

THÈME : Quelles sont les enjeux sociétaux et éthiques des considérations sur le nomal et le pathologique ?

Intervenants :

Mademoiselle Carine Béatrix, Docteur en philosophie et professeur de psychosociologie.

Nicole Oury, montchatoise médecin psychiatre et psychanalyste,
présidente de la Fabrique des idées.

Madame Françoise Bénière, présidente de deux maisons de retraite pour personnes âgées en grande dépendance.

Madame Elodie Giroux, Agrégée en docteur en philosophie, est Maître de conférences en philosophie des sciences à la faculté de philosophie de l’université Lyon 3. Philosophe de la médecine, elle est auteur du livre: Après Canguilhem, définir la santé et la maladie, PUF, 2010.

THÈME : Que veulent dire citoyenneté, vivre ensemble, faire société, le pacte social, égalité aujourd’hui ?

Intervenants :

Monsieur Paul Moreau, docteur en philosophie, Professeur de philosophie à la faculté catholique de Lyon spécialiste des questions morale, juridique et politique, ainsi que de philosophie de l’éducation.

Jérôme Maleski, 1er adjoint à la mairie du 3ème arrondissement, chargé de la culture et des événements.

THÈME : L’oeuvre d’art, la création artistique copient-elles ou inventent-elles le monde, rendent-elle visible, l’invisible ?

Intervenants :

Guillaume Carron, docteur et agrégé de philosophie et enseignant.

Thierry Ozer, directeur du théâtre des Asphodèles.

Olivier Auguste, artiste peintre.

THÈME : La définition des genres, l’homme, la femme et l’androgyne.

Intervenant :

Pierre Bamony, Docteur et professeur de philosophie. Doctorat d’Anthropologie Sociale et d’Ethnologie. Actuellement, il est professeur de Philosophie dans un Lycée et de Sociologie dans une classe préparatoire aux Instituts de Formation aux Soins Infirmiers. Il a fait de la recherche anthropologique et socioanthropologique qui a donné lieu à un certain nombre de publications :

Réflexions philosophiques : Le bonheur

« il faut admettre que bien agir et être heureux sont une même chose, il s’ensuit que, pour un État, en général, et pour chaque homme en particulier, la vie la meilleure est la vie active. » Aristote, L’éthique à Nicomaque Livre II, 5,

La vertu est une médiété.

Occasion de revenir sur l’étude de ce texte réalisé par les étudiants de la SEPR Lyon 3, dans le cadre du Festival de Philosophie.

“Si donc toute science aboutit ainsi à la perfection de son oeuvre, en fixant le regard sur le moyen et y ramenant ses oeuvres «( de là vient notre habitude de dire en parlant des oeuvres, bien réussies, qu’il est impossible d’y rien retrancher n’y d’y rien ajouter, voulant signifier par la que l’excès et le défaut détruisent la perfection, tandis que la médiété la préserve), si donc les bons artistes, comme nous les appelons, ont les yeux fixés sur cette médiété quand ils travaillent, et si en outre, la vertu, comme la nature, dépasse en exactitude et en valeur tout autre art, alors c’est le moyen vers lequel elle devra tendre. J’entends ici la vertu morale, car c’est elle qui a rapport à des affections et des actions, matières en lesquelles il y a excès, défaut et moyen. Ainsi, dans la crainte, l’audace, l’appétit, la colère, la pitié, et en général dans tout sentiment de plaisir et de peine, on rencontre du trop et du trop peu lesquels ne sont ni bons ni l’un ni l’autre ; au contraire, ressentir ces émotions au moment opportun, dans les cas et à l’égard des personnes qui conviennent, pour des raisons et de la façon qu’il faut, c’est à la fois mayen et excellence caractère qui appartient précisément à la vertu. Pareillement encore, en ce qui concerne les actions, il peut y avoir excès, défaut et moyen. Or la vertu a r apport à des affections et à des actions dans lesquelles l’excès est erreur et le défaut objet de blâme tandis que le moyen est objet de louange et de réussite, double avantage propre à la vertu. La vertu est donc une sorte de médiété en ce sen qu’elle vise le moyen.” Aristote, L’éthique à Nicomaque Livre I, 1094 A- 23

Le bien et l’activité humaine, la hiérarchie des biens.

Atelier « gourmandises », en partenariat avec le syndicat des pâtissiers : découverte de saveurs à l’aveugle, parfois en trompe l’œil. Retour sur la notion de sens, gourmandise, plaisir et mise en perspective de ces découvertes visuelles, olfactives et gustatives.

Vernissage de la fresque « Le bonheur à Montchat 2011 ».

La ville est-elle une oeuvre d’art ou un produit ?

Le droit à la ville, la spécificité de la ville

“Ainsi la ville est oeuvre, à rapprocher l’oeuvre d’art plus que du simple produit matériel. S’il y a production de la ville, et des rapports sociaux dans la ville, c’est une production et reproduction d’êtres humains par des êtres humains plus qu’une production d’objets. La ville a une histoire; elle est l’oeuvre d’une histoire, c’est-à-dire de gens et de groupes bien déterminés qui accomplissent cette oeuvre dans des conditions historiques. Les conditions, qui simultanément permettent et limitent les possibilités, ne suffisent jamais à expliquer ce qui naquit d’elles, en elles, par elles. Ainsi la ville que créa le moyen âge occidental. Animée, dominée par des marchands et des banquiers, cette ville fut leur oeuvre. L’historien peut-il la concevoir comme un simple objet de trafic, une simple occasion de lucre ? Absolument pas, justement pas. Ces marchands et banquiers agissaient pour promouvoir l’échange et le généraliser, pour étendre le domaine de la valeur d’échange ; et cependant, la ville fut pour eux bien plus valeur d’usage que valeur d’échange. Ils aimaient leur ville comme une oeuvre d’art, parée de toutes les oeuvres de l’art, ces marchands des villes italiennes, flamandes, anglaises et françaises. De sorte que, paradoxalement, la ville des marchands et des banquiers reste pour nous le type et le modèle d’une réalité urbaine où l’usage (la jouissance, la beauté, l’agrément des lieux de rencontre) l’emporte encore sur le lucre et le profit, sur la valeur d’échange, les marchés et leurs exigences et contraintes. En même temps, la richesse due au commerce des marchandises et de l’argent, la puissance de l’or, le cynisme de cette puissance, s’inscrivent aussi dans cette ville et y prescrivent un ordre. De sorte qu’à ce titre encore, elle reste modèle, prototype, pour certains.”

Rencontre avec Claire Revol, doctorante, allocataire Moniteur à la faculté de philosophie de Lyon 3. Après un double parcours en philosophie et géographie, elle poursuit sa thèse sur le penseur de la ville Henri Lefebvre, entre philosophie, architecture, géographie et urbanisme. Elle aborde ces questions de l’habiter à travers les temps et les rythmes dans l’espace.

Claire Revol sera accompagnée par Pascal Ferren, étudiant en Master Ethique et Développement Durable à la faculté de philosophie de l’université Lyon3. Il effectue un stage à l’Agence d’Urbanisme de Lyon, où il travaille sur les outils de la philosophie dans les projets d’urbanisme.

 « Le bonheur se trouve dans le sport »

La fonction du sport dans la société, liberté ou aliénation ? Le sport sert-il le bonheur ? Rencontre avec Raphaël Verchère, doctorant sur la philosophie du sport, enseignant certifié en philosophie, sur le texte de : Pierre de Coubertin. Les assises philosophiques de l’olympisme moderne, message radio diffusé de Berlin, le 4 août 1935, par le Baron Pierre de Coubertin.

“L’idée de trêve, voila également un élément essentiel de l’olympisme ; et elle est étroitement associée à l’idée de rythme. Les Jeux olympiques doivent être célébrés sur un rythme d’une rigueur astronomique parce qu’ils constituent la fête quadriennale du printemps humain, honorant l’avènement successif des générations humaines. C’est pourquoi ce rythme doit être maintenu  rigoureusement. Aujourd’hui, comme dans l’antiquité d’ailleurs, une Olympiade pourra n’être pas célébrée si des circonstances imprévues viennent à s’y opposer absolument, mais l’ordre ni le chiffre n’en peuvent être changés. Or le printemps humain, ce n’est pas l’enfant ni même l’éphèbe. De nos jours, nous commettons en beaucoup de pays, sinon tous, une erreur très grave, celle de donner trop d’importance à l’enfance et de lui reconnaître une autonomie, de lui attribuer des privilèges exagérés et prématurés. On croit ainsi gagner du temps et accroître la période de production utilitaire. Cela est venu d’une fausse interprétation du Time is money, formule qui fut celle, non d’une race ou d’une forme de civilisation déterminée, mais d’un peuple – le peuple américain – traversant alors une période de possibilités productrices exceptionnelle et transitoire. Le printemps humain s’exprime dans le jeune adulte, celui qu’on peut comparer à une superbe machine dont tous les rouages sont achevés de monter et qui est prête à entrer en plein mouvement. Voilà celui en l’honneur de qui les Jeux olympiques doivent être célébrés et leur rythme organisé et maintenu, parce que c’est de lui que dépendent le proche avenir et l’enchaînement harmonieux du passé à l’avenir. Comment mieux l’honorer qu’en proclamant autour de lui, à intervalles réguliers fixes à cet effet, la cessation temporaire des querelles, disputes et malentendus ? Les hommes ne sont pas des anges et je ne crois pas que l’humanité gagnerait à ce que la plupart d’entre eux le devinssent. Mais celui-là est l’homme vraiment fort dont la volonté se trouve assez puissante pour s’imposer à soi même et imposer à la collectivité un arrêt dans la poursuite des intérêts ou des passions de domination et de possession, si légitimes soient-ils. J’admettrais fort bien pour ma part de voir, en pleine guerre, les armées adverses interrompre un moment leurs combats pour célébrer des jeux musculaires loyaux et courtois. De ce que je viens d’exposer, on doit conclure que le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel. Faut-il alors exclure les sports d’équipes ? Ce n’est pas indispensable, si l’on accepte un autre élément essentiel de l’olympisme moderne comme il le fut de l’ancien olympisme : l’existence d’une Altis ou enceinte sacrée. Il y avait à Olympie bien des événements qui se passaient en dehors de l’Altis ; toute une vie collective palpitait à l’entour sans toutefois avoir le privilège de se manifester à l’intérieur. L’Altis même était comme le sanctuaire réservé au seul athlète consacré, purifié, admis aux épreuves principales et devenu ainsi une sorte de prêtre, d’officiant de la religion musculaire. De même, je conçois l’olympisme moderne comme constituant en son centre par une sorte d’Altis morale, de Burg sacré où sont réunis pour affronter leurs forces les concurrents des sports virils par excellence, des sports qui visent la défense de l’homme et sa maîtrise sur luimême, sur le péril, sur les éléments, sur l’animal, sur la vie : gymnastes, coureurs, cavaliers, nageurs, rameurs, escrimeurs et lutteurs – et puis à l’entour toutes les autres manifestations de la vie sportive que l’on voudra organiser… tournois de football et autres jeux, exercices par équipes, etc. Ils seront ainsi à l’honneur comme il convient, mais en second rang. Là aussi les femmes pourraient participer, si on le juge nécessaire.”

Pierre de Coubertin, Les assises philosophiques de l’olympisme moderne,

message radio diffusé de Berlin, le 4 août 1935, par le Baron Pierre de Coubertin

L’œuvre d’art, la création artistique

Copient-elles ou inventent-elles le monde ? Le rendent-elles visible, l’invisible ? Rencontre avec Guillaume Carron, docteur agrégé de philosophie et enseignant, sur le texte de : Bergson, La pensée et le mouvant. Occasion de revenir sur l’étude de ce texte réalisé par les étudiants de la SEPR Lyon 3, dans le cadre du Festival de Philosophie.

“À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. – Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais créé, qu’ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée ? – C’est vrai dans une certaine mesure ; mais, s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines oeuvres – celles des maîtres – qu’elles sont vraies ? où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie ? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c’est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu’ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C’était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle comme des « dissolving views » et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l’a isolée ; il l’a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d’apercevoir dans la réalité ce qu’il y a vu lui-même.”

Bergson, La pensée et le mouvant, Essais et conférences, V. La perception du changement.