Rousseau par Madame de Genlis

Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon ; M. de Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un étrange petit billet de trois lignes qui me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment implacable. M. de Sauvigny vint mettre le comble à notre étonnement et à notre consternation en nous disant que Rousseau était véritablement furieux et qu’il protestait qu’il ne nous reverrait jamais. M. de Genlis, confondu qu’une attention si simple pût être si criminelle, demanda à M. de Sauvigny quelle raison Rousseau donnait à ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette idée était injurieuse, etc. M. de Genlis me dit que, puisque je n’étais point complice de son impertinence, Rousseau peut-être, en faveur de mon innocence, pourrait consentir à revenir. Nous l’aimions, et nos regrets étaient sincères. J’écrivis donc une assez longue lettre, que j’envoyai avec deux bouteilles présentées de ma part. Rousseau se laisse toucher ; il revint ; il eut beaucoup de grâce avec moi, mais il fut sec et glacial avec M. de Genlis, dont jusqu’alors il avait goûté l’esprit et la conversation, et jamais M. de Genlis n’a pas regagner entièrement ses bonnes grâces.

Deux mois après, M. de Sauvigny donna à la Comédie-Française une pièce intitulée Le Persifleur. Rousseau nous avait dit qu’il n’allait point aux spectacles et qu’il évitait avec soin de se montrer en public ; mais, comme il paraissait aimer beaucoup M. de Sauvigny, je le pressai de venir avec nous à la première représentation de cette pièce, et il y consentit, parce qu’on m’avait prêté une loge grillée près du théâtre, et dont l’escalier et le corridor d’entrée n’étaient pas ceux du public. Il fut convenu que je le mènerais à la comédie, et que, si la pièce avait du succès, nous sortirions avant la petite pièce, et nous reviendrons souper chez moi tous ensemble. Ce projet dérangeait un peu la vie ordinaire de Rousseau, mais il se prêta à cet arrangement avec toute la grâce imaginable. Le jour de la représentation, Rousseau se rendit chez moi un peu avant cinq heures, et nous partîmes avec lui. Quand nous fûmes dans la voiture, Rousseau me dit en souriant que j’étais bien parée pour rester dans une loge grillée. Je lui répondis sur le même ton que je m’étais parée pour lui. D’ailleurs cette parure consistait à être coiffée comme une jeune personne : j’avais des fleurs dans mes cheveux ; du reste j’étais mise très simplement. J’insiste sur ce petit détail, auquel la suite du récit donnera de l’importance. Nous arrivâmes à la comédie plus d’une demi-heure avant le commencement du spectacle. En entrant dans la loge, mon premier mouvement fut de baisser la grille ; Rousseau, sur-le-champ, s’y opposa fortement, en me disant qu’il était sûr que cette grille abattue me déplairait. Je lui protestai le contraire, en ajoutant que d’ailleurs c’était une chose convenue. Il répondit qu’il se placerait derrière moi, que je le cacherais parfaitement, et que c’était tout ce qu’il désirait. J’insistai de la meilleure foi du monde, mais Rousseau tenait parfaitement la grille et m’empêchait de la baisser. Pendant tous ces débats, nous étions debout ; notre loge, au premier rang, près de l’orchestre, donnait sur le parterre. Je craignis d’attirer les yeux sur nous ; je cédai, pour finir la discussion et je m’assis. Rousseau se plaça derrière moi. Au bout d’un moment je m’aperçus que Rousseau avançait la tête entre M. de Genlis et moi, de manière à être vu. Je l’en avertis avec simplicité. Un instant après il fit deux fois le même mouvement et fut aperçu et reconnu. J’entendis plusieurs personnes dire, en regardant notre loge : “C’est Rousseau !…” “Mon Dieu, lui dis-je, on vous a vu !’ Il me répondit sèchement : “Cela est impossible.” Cependant on répétait de proche en proche, dans le parterre : C’est Rousseau ! C’est Rousseau ! et tous les yeux se fixaient sur notre loge ; mais on s’en tint là. Ce petit murmure s’évanouit sans exciter d’applaudissements. L’orchestre fit entendre le premier coup d’archet ; on ne songea plus qu’au spectacle, et Rousseau fut oublié. Je venais de lui proposer encore de baisser la grille ; il me répondit d’un ton très aigre qu’il n’était plus temps. “Ce n’est pas ma faute”, repris-je. “Non, sans doute”, dit-il avec un sourire ironique et forcé. Cette réponse me blessa beaucoup ; elle était d’une extrême injustice. J’étais fort troublée, et, malgré mon peu d’expérience, j’entrevoyais assez clairement la vérité. Je me flattai pourtant que ce singulier mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer. On leva la toile ; le spectacle commençé. Je ne fus plus occupée que de la pièce, qui réussit complètement. On demanda l’auteur à plusieurs reprises ; enfin son succès n’eut rien de douteux.

Nous sortîmes de la loge ; Rousseau me donna la main ; sa figure était sombre à faire peur. Je lui dis que l’auteur devait être bien content et que nous allions passer une jolie soirée. Il ne répondit pas un mot. Arrivée à ma voiture, j’y montai. Ensuite M. de Genlis se mit derrière Rousseau pour le laisser passer après moi ; mais Rousseau, se retournant, lui dit qu’il ne viendrait pas avec nous. M. de Genlis et moi nous nous récriâmes là-dessus ; Rousseau, sans répliquer, fit la révérence, nous tourna le dos et disparut.

Le lendemain M. de Sauvigny, chargé par nous d’aller l’interroger sur cette incartade, fut étrangement surpris lorsque Rousseau lui dit, avec des yeux étincelants de colère, qu’il ne me reverrait de sa vie, parce que je ne l’avais mené à la comédie que pour le donner en spectacle, pour le faire voir en public comme on montre les bêtes sauvages à la foire. M. de Sauvigny répondit, d’après ce que je lui avais conté la veille, que j’avais voulu baisser la grille. Rousseau retint que je l’avais très faiblement offert, et que d’ailleurs ma brillante parure et le choix de la loge prouvaient assez que je n’avais jamais eu l’intention de me cacher. On eut beau lui répéter que ma parure n’avait rien de recherché, et qu’une loge prêtée n’était pas une loge de choix, rien ne put l’adoucir, ce récit me choqua tellement que, de mon côté, je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si injuste à mon égard. D’ailleurs il m’était prouvé qu’il n’y avait nulle espèce de sincérité dans ses plaintes. Le fait est que, dans l’espoir d’exciter une vive sensation, il avait voulu se montrer, et que son humeur n’était causée que par le dépit de n’avoir pas produit plus d’effet. Je ne l’ai jamais revu depuis.

Tiré des Mémoires de Mme de Genlis.

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